Désir mimétique & marchés financiers

C’est comme vous voulez*

Les dimensions mathématique, physique et psychologique des évolutions des marchés financiers sont étudiées à travers de nombreuses contributions scientifiques.

En finance comportementale, l’objectif, analogue à celui de la finance classique, est de quantifier les attitudes des investisseurs. A la différence de la finance classique, le résultat n’est pas toujours la définition d’une norme (ex : CAPM) mais assez souvent le développement d’outils pour cet exercice si particulier qu’est la prévision des trajectoires probables.

René Girard

On peut aussi approcher la notion de marché dans une dimension philosophique. Il s’agit d’une abstraction originale, notamment à travers l’éclairage de la pensée de René Girard, disparu l’année dernière. Ancien élève de l’école nationale des chartres et professeur émérite de littérature comparée à l’université de Stanford, René Girard est un de nos plus fameux anthropologue et philosophe. Académicien en 2005, son talent a été bien plus reconnu aux Etats Unis qu’en France.

Son idée brillante prend source dans l’étude de littérature comparée à travers laquelle il caractérisa le mimétisme du désir. Selon Girard tout désir est l’imitation du désir d’un autre. Loin d’être autonome notre désir est toujours déterminé par le désir qu’un autre a d’un objet quelconque. Le rapport n’est pas direct entre le sujet et l’objet, il est triangulaire. A travers l’objet c’est le modèle ou « médiateur » qui attire.triangle

 

Le marché comme « médiateur »

L’homo economicus de la finance classique est évidemment parfaitement rationnel. Mais les investisseurs, tout aussi rationnels qu’ils soient en théorie, n’échappent pas, en pratique, à cette loi du désir « dépendant » . En pratique, il est arrivé à chacun d’entre nous de dire ou d’entendre quelque chose comme « le marché en veut ». De là, et là encore chaque expérience personnelle le montre,  nous avons sur le bout des lèvres « donc j’en veux… ». Le médiateur est le marché, collectivité d’opérateurs financiers, qui a un instant donné concentrera son attention sur un actif, objet du désir. La question que nous force à se poser René Girard à travers l’étude de grands personnages de livres : mon attirance pour l’objet n’est elle pas secondaire comparée à mon attirance du médiateur ?

Dans l’économie quotidienne, les spécialistes du marketing utilisent déjà cette notion. Il est fréquent de créer les conditions d’un acte d’achat provoqué par mimétisme d’un autre acte d’achat – comme par exemple montrer une vedette en situation de consommation d’un produit.

Dans la finance, le médiateur étant le marché, cette « main invisible » qui forme le prix, nous pourrions assimiler le désir mimétique avec l’attirance du momemtum de l’actif plus que l’actif lui-même donc la valeur. Adam Smith, auteur de ce concept de « main invisible » a d’ailleurs laissé une porte ouverte sur ce concept lorsqu’il a écrit, certes en marge de sa pensée majeure, qu’un « marché évolue par cycles, comme toutes les autres formes de la vie ».

En ce sens les marchés modernes sont très conformes à cette idée puisque le caractère moutonnier des marchés est frappant quelque soit l’origine des moteurs décisionnels. Nous nous risquons même à avancer notre intitution selon laquelle certains moteurs électroniques (les « algorithmes »), peuvent, comme les moteurs humains, réagir à des stimuli de vitesse et de momentum.

Une fois sa théorie posée, René Girard étudia également les conséquences parfois funestes de ce désir mimétique puisqu’il il s’interrogea sur les notions de violence et de sacré. Sans extrapoler une philosophie qui n’a jamais versée dans l’analyse des marchés financiers, nous nous souvenons qu’Aristote remarquait aussi l’aptitude de l’humain à l’imitation. Ceci expliquerait ses extraordinaires facultés d’apprentissage mais aussi l’aisance avec laquelle la rivalité mimétique peut mener au conflit et au chaos. De là à penser que les bulles et les krachs sont les inévitables conséquences du désir, il y a un pas que chacun pourra décider de franchir.

Conclusion d’investissement

Nous avons opté en juin pour une stratégie de cash extraction (vente de futures et achat de call spread) lorsque le marché touchait ses bornes hautes. Symétriquement, nous avons racheté des contrats lors de l’atteinte des bornes basses tout en stockant des puts spreads (stratégie de conversion).

Derrière ces termes un peu barbares, nous avons simplement mis en œuvre des stratégies de mimétisme car, dans le  territoire inconnu du référendum en Grande-Bretagne, nous avons pensé que ce mimétisme serait peut-être l’unique expression possible du marché.

 

* Alain Souchon : « c’est comme vous voulez, où vous irez j’irai »

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